Les petites pierres de Daï Shihan XXV : Nanbu Doshu Soke ni Rei

Le 12 mai, il y avait un Kern à 14h05 où beaucoup de nos routes se sont entrecroisées afin de penser à lui, lui permettre de partir en paix, serein, tranquille.

Des initiatives diverses ont fleuri dans le monde, un monde souvent « confiné », avec beaucoup d’imaginations.
En France, nous avons vécu un temps extraordinaire, des groupes en visioconférence, des personnes seules ou en petits groupes, en même temps que Sonia Valette Nanbu et Yume Nanbu qui étaient sur place avec quelques autres membres : nous avons fait ensemble le Mantra du Nanbudo. Nous nous sommes retrouvés à plusieurs le soir, toujours en visioconférence, pour boire à la santé de Doshu.



Temps extraordinaires où se mêlent émotions, pleurs, joies et l’envie de se remémorer Doshu.

Toutes et tous, nous avons des anecdotes avec lui et cela présage beaucoup de soirées de stages à se remémorer tout cela. Toutes celles et ceux qui l’ont accompagné peuvent écrire des volumes et des volumes sur lui.

Bien sûr, le Doshu était le combattant remarquable capable de prouesses physiques qui ont marqué le début du karaté et nous a marqué jeunes, et j’aime raconter ses exploits.

Mais ce n’est pas cela que je voudrai partager dans ce blog : que dit de l’homme celui qui fait le grand écart facial ?

Je voudrai ici esquisser une approche de l’homme, l’homme extraordinaire qu’il était : pas un « dieu », mais un homme avec ses défauts et ses qualités, et encore, cela est bien relatif, mais lui-même les a énoncés.

Il s’est construit en même temps qu’il développait ses recherches et son art. Souvent il disait : « l’homme ne se fait pas en un jour »

Combien en ai-je vu qui l’idéalisait complètement, « à la folie ? » un temps et se mettaient à la moindre anicroche à le détester ensuite !

Or, jamais Nanbu Doshu ne s’est pris pour autre chose que ce qu’il était, il n’a que très peu travaillé son image, il aimait même se démystifier par rapport à ceux qui le mythifiaient ! En fait, il est resté simple et disponible pour toutes et tous.

C’était un homme de chair et de sang ! C’était un artiste martial, chercheur, créateur, génial et donc les rapports avec les communs des mortels qui travaillaient et ne le voyaient pas souvent, quand lui baignait dedans tout le temps, n’étaient pas toujours simples !

En fonction de son âge et du notre, il est normal que nous ne voyions pas exactement les mêmes choses, mais je crois que tout le monde dira sa gentillesse, sa bienveillance, sa disponibilité pour toutes et tous quelque soient âge, grade, couleur de peau, sexe, etc…

Quelques fois, il pouvait également se montrer très dur, c’était quand même un guerrier ! D’ailleurs les critiques qui fusaient ne se faisaient jamais devant lui, notamment celles concernant « l’efficacité ».

Le fait qu’il démontrait ses nouveautés à toutes et tous, en même temps a pu agacer certains hauts gradés ou professeur s de club de l’époque qui voulaient être les premiers à apprendre avant leurs élèves : mais non, Nanbu Doshu apportait ses trésors et les mettaient en évidence aux yeux de toutes et tous !

Comme tout homme, plus jeune, il a pu être sensible aux honneurs, aux flatteries, mais cela ne durait qu’un temps car il continuait sur sa route sans jamais faire de concessions.

Sa vision était globale, peut lui importait de répondre oui même de manière contradictoire à plusieurs de ses élèves, pour ce qui représentait à ses yeux que des détails sans aucune importance !

De plus, il répondait personnellement à chacune et chacun en fonction de leurs parcours et en fonction de ses recherches, il ne répondait pas pour en faire un dogme !

Combien de fois il a dit « je vais tout changer », alors que fondamentalement il faisait évoluer, aller plus loin, nous poussant à toujours nous adapter et ne pas rester figés sur des techniques que nous arrivions enfin à maitriser. Tous les « grands maitres » des arts martiaux tels Miyamoto Musashi ont démontré par la pratique et l’esprit qu’il fallait dépasser la technique, et que s’y réfugier s’était se condamner à perdre.

Pour développer toutes ses recherches, il a beaucoup codifié pour laisser des traces et repères, et bien sûr en fonction de son évolution, et de notre compréhension, il a plus insisté sur certains points que d’autres.

Mais combien de fois, nous nous sommes aperçus que ce qu’il nous disait, il l’avait dit 10 ou 20 ans auparavant, mais nous ne l’avions pas compris, donc pas entendu !

C’est pour cela qu’il est vain de ne prendre qu’un morceau de lui, le morceau compétiteur, le morceau Sankukai, une tranche de 10 ans de Nanbudo.

Beaucoup « des grands » ont pris une autre route que la sienne, mais ils sont toujours restés attachés à l’homme avec respect et admiration et je n’ai jamais entendu Doshu les critiquer.

Quelle Force, quel Courage, quel Conviction !!! Seul, du Japon en France, de la compétition à la recherche personnelle, du Shito ryu au Shukokai, Sankukai, Nanbudo ! A l’écoute de ses élèves mais continuant sa route, testant ses recherches surtout en Europe et en Afrique pour les rendre accessible au plus grand nombre !

Et tout ça pourquoi ? Pour la quête du bonheur partagé, pour le respect des autres, pour l’harmonie des hommes et de la nature, pour la réalisation de soi et la transmission aux autres.

Il a été longtemps seul, inquiet sur le fait qu’il soit compris, mais il ne voulait pas être suivi, il ne voulait pas que l’on fasse les choses pour lui mais pour nous, pas pour lui faire plaisir mais pour se faire plaisir.

Et puis il y a eu Sonia ! Et puis il y a eu Yume ! Et puis il y a eu tous ces Nanbudoka de tout âge dont il a senti le bonheur de faire ensemble du nanbudo avec lui. Le Mantra collectif dysharmonique de la confrontation des égos à donné, à force de travail, un Mantra collectif harmonieux de joie partagée.

Lucide sur les « guerres d’égo » je l’ai senti de plus en plus apaisé, serein, heureux : il est arrivé à plénitude.

Il y a tant à dire, il y a tant que je dirai, les larmes aux yeux mais avec le bonheur de l’avoir connu et le bonheur d’être avec des Nanbudokas, certainement souvent le verre à la main. Demain je relirai cet article et je me dirai : j’ai oublié ceci, j’ai oublié cela. J’y reviendrai, certainement plusieurs fois, lorsque l’émotion personnelle, l’émotion partagée passées permettront d’avoir une vision plus claire et organisée.

Je n’ai aucune nostalgie de ma jeunesse, et donc aucune de la sienne. Je n’aurai que la nostalgie de sa présence souriante, rayonnante, charismatique.

Je me recharge avec une de ses photos assez récentes où ses yeux nous transpercent, nous mettent à nue et discernent notre part de sincérité !

Lui qui n’a jamais rien demandé, ni honneurs ni grades, qui ne s’est prétendu que fondateur d’une école sans s’attribuer des dan qu’on lui attribuait, reconnu par la Fédérations Française de Karaté et ses pairs japonais de tout style : on mesure bien aujourd’hui son importance par les grands karatekas et budokas.

Il s’est réalisé et est devenu à mes yeux un Meijin, un grand homme accompli.

Le « Ossu » qui veut dire tant de choses ! le Reï qui veut dire tant de choses !

Ossu Doshu Soke !

Nanbu Doshu Soke ni Reï

 

Carel Stéphane Daï Shihan

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