Mille combats et mille katas

La compétition en Nanbudo, comme dans tout autre sport, ou pratique martiale qui s’y prête, sous une forme ou une autre, est une étape enrichissante, un tremplin vers le travail personnel et la connaissance technique, et la maîtrise de Soi.

Un enfant est métamorphosé après une première expérience de ce qu’est la Compétition Nanbudo.
Qu’il ait gagné ou perdu, dès lors qu’on lui a expliqué qu’il y participait d’abord pour s’amuser, et s’il a fait ce dont il était capable, alors il n’y a rien à regretter et tout à gagner. Qu’importe le métal, ou le chocolat dont est faite la médaille.
L’Apprentissage est ailleurs.
La compétition, c’est des rencontres. Par expérience personnelle, des amitiés peuvent se nouer dès nos premiers zenkutsu de compétiteurs et durer encore 12 ans après.
La compétition, c’est encore « gagner », ou « perdre ». Se tester surtout, vis-à-vis de soi (trac, stress…) ou vis-à-vis des autres : échanger techniquement, comparer les méthodes de club, observer les différences dans notre pratique commune et les points communs dans nos différences individuelles.
Mais une compétition, c’est aussi des blessures.

Inhérentes à l’Art Martial, à la pratique sportive dans son ensemble. Intrinsèque à la compétition.
Quand il ne s’agit pas d’une simulation footballistique, la blessure est une véritable tragédie.
Omniprésente, on en oublie pourtant la menace.

Des années durant, on a fait mille combats. Mille katas. Tous, sans maux.

L’échauffement a été méticuleusement mené. Sans omettre aucun muscle, aucune articulation, afin d’exploiter son plein potentiel lorsqu’on en aura besoin.
Les tactiques déjà se mettent en place. On jauge ses adversaires, ajuste ses plans.
Les rouages bien huilés, l’adrénaline fait son entrée. Injectée dans nos veines, on se sent la force de dix hommes. Le pouls s’accélère. Les tempes et le cœur battants.

Et la mille-et-unième fois... On est balayé. Fauché dans son élan, sans l’avoir vu venir.

Chaque fois, « c’est trop bête », « c’est tout con »... A bien y réfléchir, il n’existe aucune blessure qui soit intelligente (hors simulation footballistique évidemment, car celles-ci, bien que moralement contestables, martialement absurdes, sont mises en place avec un dessein tout particulier.)

Mais ces autres, si cruelles. Ces autres qui frappent sans sommation sont source de grande détresse, et frustration.
Détresse d’abord parce qu’elles surprennent. Soudaines, elles coupent un élan. D’un revers écartent ce qu’on a mis des mois à mettre en place, par l’entraînement. Quelle injustice. Toute autre que celle attribuée à un arbitre dont on aurait voulu voir l’autre main se lever, brandissant le drapeau plus adéquat, de la couleur de notre ceinture de circonstances.
Et, ô Frustration que celle d’un esprit toujours battant contraint par un corps momentanément brisé.

Un combat … Une rencontre… ? Une sélection ? Une carrière ? Quelles conséquences pour ce coup du Sort qu’une main invisible et brutale assène avant de tourner les talons et disparaître aussi vite qu’elle est venue ? Décision qu’elle seule à prise, sans appel ni retour en arrière possible, à nos dépens. Ces questions se posent à tout un chacun, d’elles-mêmes, dans un flux d’angoisse inarrêtable, et ne trouvent pas de réponse immédiate.

Alors, on voit. Qui retient son souffle. Qui a le visage crispé. Qui fait semblant de n’avoir rien vu. Qui peine à contenir sa petite joie et qui ne s’en cache pas.
Quand le diagnostic qu’on redoute est prononcé, quelles larmes montent à l’unisson avec les nôtres, que l’on ne peut contenir ?

Mais là où je veux en venir dans cet article... Que ce soit la première compétition d’un enfant qui pris de trac reste tétanisé devant un arbitre, homme adulte dont la voix demande avec force et conviction « Tukui kata !», et dont le courage vient alors à manquer…

                                                                                                        Ou la jeune femme qui tombe dès les phases de poules face à la tête de liste de sa catégorie, et qui se voit éliminée sans avoir fait la moitié de ce qu’elle aurait pu, si la conjoncture avait été plus favorable…

                                                                                                        Ou cet autre, plus expérimenté et venu en découdre, qui voit son genou décousu au troisième assaut ….

 

Tous expérimentent, par un subtil jeu d’échelles, la même frustration, le même sentiment chargé de regrets, que la compétition apporte, et qui doit être appréhendé non comme un obstacle, non comme le mur, le coup d’arrêt qu’il est, dans les faits…
Mais comme un moteur. Le moteur qui forge et discipline l’esprit, le mental. Qui décuple Chikara da, Yuki da, Chinen da !!! et qui fera vibrer avec plus de résonnance, de maturité, les kiaïs à venir.

Ossu

 
Boris Salvai, 2ème Dan de Yoshinao Nanbu, Doshu Soke.

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