Les petites pierres de Daï Shihan XXXV : Prise d’initiative et Randori no Kata.

Publié le 01/05/21
AFDP Nanbudo
Les petites pierres de Daï Shihan XXXV : Prise d’initiative et Randori no Kata.

J'ai déjà plusieurs fois abordé les notions de Sen/Go no Sen/Sen no Sen/SenSen no Sen.

Je vais prendre quelques exemples avec des combinaisons que nous trouvons dans les Randori no Kata pour faire ressortir leur richesse et la profondeur de l'enseignement de Yoshinao Nanbu Doshu Soke à travers ceux-ci.

Avec Sen 先 avant/antérieur et Go 後 après/postérieur nous avons quatre notions : Sen, Go no Sen, Sen no Sen, SenSen no Sen.
La littérature est importante sur ces sujets avec des nuances en fonction des arts martiaux.

Ces notions sont très subtiles, elles tournent autour de l'initiative, mais aussi de la perception de l'initiative, de perception de mort, etc… Bien sûr, à décortiquer, cela s'interpénètre avec les notions que l'on retrouve tout le temps : Maai (espace-temps entre deux combattants), Yomi (deviner, lire l'adversaire), Hyoshi (la cadence, le rythme) auxquelles je rajouterai Zanshin (état de vigilance active).

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Miyamoto Musashi parle de Mitsu no Sen, trois types d'initiatives : Ken no Sen, Tai no sen et Tai Tai no sen. Il parle de sa manière de combattre en Ken Jutsu, combats à mort renouvelés dans des situations différentes dont il est sorti, bien sûr, vivant !

Dans le combat à mort, si Sen est une prise d'initiative, c'est surtout, quelque soit la situation, l'acte de devancer son adversaire en effectuant sa frappe définitive avant lui, que se soit en attaquant le premier, en ripostant après une esquive etc…

Pour revenir au Nanbudo, où nous ne pratiquons pas le combat à mort, et pour schématiser à l'extrême, Sen attaque (prend l'initiative d'attaquer le premier), Go no Sen esquive ou bloque et prend l'initiative de contrattaquer, Sen no Sen, attaque dans l'attaque, Sensen no Sen attaque dans l'intention de l'autre d'attaquer, c'est-à-dire attaque avant l'attaque réelle de l'autre.

Il ne faut donc pas les voir de manière complètement séparée, il ne faut pas non plus y voir de hiérarchie.

Par exemple, Go no Sen, cela peut être aussi stratégiquement pousser l'autre à attaquer pour contrattaquer ! Donc Go no Sen ne veut pas dire que l'on soit en retard, Go no Sen n'est pas du « sous Sen no Sen », on peut même pousser l'adversaire à attaquer afin de placer sa contrattaque. C'est une question de circonstance, d'adaptation à une situation.

Si les Randori no Kata codifiés par Yoshinao Nanbu Doshu Soke, permettent l'apprentissage de quelques attaques, de l'esquive protégée et de techniques de défense, des différents Maai, ils contiennent bien d'autres choses.

On peut dire que Tori attaque, prend l'initiative d'attaquer le premier, est en Sen.

Le fait que les Randori no Kata soient codifiés n'implique pas de travailler mécaniquement parce que tout est écrit !

Il faut donc apprendre à attaquer, et en Sen, il ne faut pas partir battu !!! L'esprit est calme, il n'y a pas de signe extérieur que vous allez attaquer (pas de geste parasite du style ouvrir le pied avant, crisper le visage ou les mains, le regard ciblant l'endroit où vous allez attaquer etc…), même, il faut ne pas y penser de manière à ce que l'adversaire ne le détecte pas, et lorsque vous êtes parti, très rapide sur les jambes, vous allez jusqu'au bout avec détermination.

Même en compétition de Nanbudo, si vous attaquez avec cette détermination, sans aucunement tricher, en contrôlant et en attaquant droit (pas d'attaque à tête chercheuse) ,vous pouvez provoquer chez votre adversaire un trouble, un petit temps de retard, lui valant un Torimasen ou un Yuko du fait de ce retard qu'il a pris sur son esquive et sa riposte.

Et puis le Randori no kata est aussi un échange, donc si l'attaque de Tori n'est pas franche, comment voulez-vous que Uke progresse, que ce soit en Go no Sen ou en Sen no Sen ?

Et si vous ne savez pas attaquer, comment pouvez vous prétendre à attaquer dans l'attaque de l'autre ?

Maintenant intéressons-nous à Uke, dans Randori Ichi no Kata par exemple :  Uke apprend en Go no Sen (Tenshin jodan Uke/Gyaku Tsuki/Seiryuto Uchi) pour répondre aux attaques en Oi Tsuki et la même chose mais avec Tenshin Gedan barai pour répondre aux attaques en Mae Geri.

Uke pourra également, avec un peu de travail, être en Sen no Sen, contrattaquer dans le même temps que l'attaque.

Mais sur l'attaque en Mawashi geri, on apprend tout de suite à être en Sen no Sen !!!Attaquer en Oi Tsuki tout en esquivant et en se protégeant, c'est une des explications d'un des Hikité que nous utilisons très souvent, notamment en effectuant Oi Tsuki.

On travaillait également le Sen no Sen d'emblée, avant, sur le Randori Ni no Kata, en restant de face sans esquive, avec le Mae Geri ou le Jun Geri juste sur le départ du Oi Tsuki, pour ne pas laisser l'attaque se développer. Malheureusement, mal compris, c'est devenu une épreuve de force, Mae Geri contre abdominaux ! Si les abdominaux peuvent résister, l'onde de choc les traversent et créent des dégâts sur les organes placés derrière.

Par prudence, nous le travaillons en Go no Sen bien sûr mais aussi en Sen no Sen, en faisant simultanément l'esquive protégée (Tenshin Jodan Uke) et le Geri, mais si la puissance est moindre, cela demande plus d'énergie, puisqu'on laisse Tori développer son action.

Il y a beaucoup d'autres techniques dans les Randori qui ne se travaillent, de fait, qu'en Sen no Sen.

Après, dans Randori San no Kata, nous avons une exception dans le dernier échange, Tori n'effectue pas la dernière technique, c'est Uke qui attaque, pourquoi ?

En fait, ce n'est pas cela du tout ! Uke est en Sensen no Sen !  Uke attaque lorsqu'il perçoit l'intention de Tori d'effectuer la septième attaque. Là il y a du sens à ce que l'on fait !

Il faut que Tori ait l'intention d'attaquer mais que Uke ne lui en laisse pas le temps !!! A travailler comme cela !

Il y a beaucoup d'exercices possibles pour insécuriser « le script », mettre des degrés de liberté obligeant Uke à être plus vigilant, à ne pas être aussi sûr que cela de l'attaque qui va arriver, et insécuriser Tori, pour qu'il ne pense pas pouvoir attaquer en toute sécurité.

On voit bien, en compétition, les différentes stratégies existantes lorsque les rôles de Tori et de Uke ne sont pas prédéfinis.  Mais ce n'est qu'une approche dans le cadre des règles d'une compétition et beaucoup de travail reste à faire.

Encore une fois, je me répète souvent (gatisme ?), il en est de même pour le Randori no Kata que pour le Kata. Le Kata s'effectue seul et il y a les bunkai. Le Randori, n'oublions pas que c'est un Randori no Kata, un Kata qui s'effectue à deux, donc là aussi on peut travailler des applications. Le Randori no Kata que l'on apprend est Omote, ce qui est démontrable, ce qui est visible, pour apprendre à esquiver et riposter dans des situations différentes et pour augmenter son bagage de ripostes possibles dans des situations différentes.

Mais là encore, le Ura, le caché, est un continent énorme, comme la partie cachée de l'iceberg.

On peut varier à l'infini les techniques possibles avec le Randori, mais pas pour faire un record, pas pour en connaitre plus que les autres, pas pour leur donner des noms en japonais afin de s'assurer une supériorité (intellectuelle ?).

Les Randori no Kata, codifiés par Yoshinao Nanbu Doshu Soke, sont déjà nombreux, et permettent d'aborder toutes les subtilités du Nanbudo, et ne pas se contenter que de quelques acquis.

Sen/Go no Sen/Sen no Sen/Sensen no Sen s'y travaillent. A une ou deux occasions, on apprend également à travailler en Hen Te, le même membre défend et contrattaque alors que nous travaillons le plus souvent en Se Te, un membre défend et l'autre contrattaque etc. etc.

Des exceptions sont parsemées afin d'ouvrir bien des possibilités.

Et ils apprennent, lorsque l'on n'en a compris les principes, à pouvoir être autonome : on peut alors faire varier les distances, varier les atémis/Nage/Kansetsu/Shime/Barai à loisir, sans donner de noms, sans en rajouter à la codification, dans un stade de dépassement de la technique et de l'adaptation non intellectualisée à ce qui survient, dans une unité entre le corps et l'esprit.

Mais attention, sans bases et principes compris et intégrés, cela devient une énumération sans sens, sans efficacité, sans art, sans construction de la personne avec le Budo.  
 
Nous travaillons également le Ninin Gake, combat à trois avec deux Tori et un seul uke, Uke peut avoir intérêt à être en Go no Sen sur la première attaque afin de bien percevoir l'attaque du deuxième Tori, mais par exemple, sur le Mawashi Geri, ce n'est pas possible, il faut impérativement être en Sen no Sen les deux fois !

Là aussi il faut donner du sens : lorsque l'on dépasse le premier apprentissage, si les deux Tori peuvent éventuellement attaquer ensemble, qu'ils le fassent ou non, le deuxième Tori doit être constamment à distance et à l'affut pour lancer son attaque dès que possible.

Là aussi, bien des exercices peuvent être créés pour insécuriser tant Uke que les Toris.

Si Uke passe au milieu des deux attaquants l'autre Tori doit en profiter et attaquer immédiatement.

Mais si le deuxième Tori tarde à attaquer, Uke peut passer en Sen et attaquer sans attendre.

Cependant Ninin Gake est autre chose qu'un Randori à trois, ou d'une répétition deux fois d'un Randori.

Les subtilités dues à la perception constante des deux adversaires, au regard panoramique, au contrôle en cercle des Tori afin de ne jamais en avoir un derrière soi, une revisite de tout ce que l'on sait faire dans une autre situation permet d'autres sensations qu'il faudra ensuite intégrer dans les Randori.

La connaissance des Randori no Kata permettent de travailler le Ninin Gake, mais le Ninin Gake permet de mieux comprendre les Randori no kata.

Pour terminer, une petite réflexion personnelle : l'âge venant, la rapidité s'émousse, c'est normal. Il est illusoire de ne pas accepter de vieillir, il est illusoire de vouloir rivaliser avec des jeunes sur le terrain des jeunes, il n'est pas enthousiasmant de vivre l'activité comme permettant de ralentir le vieillissement mais au contraire comme continuant à progresser sur d'autres plans.

Si le travail a été important et constant, en sensation, pour lire les intentions de l'adversaire, pour comprendre le rythme de l'adversaire, alors, si vous êtes en Sensen no Sen, c'est-à-dire que vous attaquez avant l'attaque réelle de l'autre, votre relative lenteur par rapport à un attaquant véloce donne l'impression extérieure que vous êtes en Sen no Sen, vous me suivez ? Et bien ce n'est pas si mal !!!! Surtout si vous êtes devenu précis dans les zones que vous frappez, mais ça c'est une autre histoire.

En parlant d'histoire, vous connaissez certainement celle du « du petit vieux », roué de coups par un jeune prétentieux qui aime bien qu'on le craigne. Le petit vieux essaie d'esquiver et de parer tant bien que mal les coups et arrive, dans la mêlée à toucher légèrement son agresseur, mais va rouler dans la poussière et le combat est terminé. Plus les jours passent, plus le jeune se sent mal jusqu'à aller voir « petit vieux » qui l'a soigné. Et comme l'histoire se termine bien, le jeune deviendra le disciple du vieux Maitre !!!

Allez, on travaille, on travaille, même confinés, en attendant que…

Portez-vous bien et à bientôt, pour de vrai !

Stéphane Carel Dai Shihan

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