Les petites pierres de Daï Shihan XXXVII : Hikite, Ikite

Publié le 07/07/21
AFDP Nanbudo
Les petites pierres de Daï Shihan XXXVII : Hikite, Ikite

J'ai abordé plusieurs fois le sujet concernant le Hikite.

Souvent, seul le mouvement du poing tiré à la hanche est appelé Hikite.
A la création du Nanbudo, Yoshinao Nanbu Doshu Soke a supprimé ce Hikite.
Il a déclaré dans une interview : « Le Nanbudo reflète parfaitement l'aspect de liberté et de souplesse du corps. J'ai supprimé le Hikite pour favoriser la recherche de mouvements enchainés, plus libres, qui mettent en jeu la respiration et toute la puissance du Karateka »

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Cela a bloqué ou au moins interrogé beaucoup de Karatéka (moi y compris pour passer du Shukokai/Sankukai au Nanbudo !). Alors qu'il y avait tant de choses différentes comme les Tenshin Uke, les Nage et les Ukemi que nous ne savions pas faire, Nanbu Taiso, Nanbu Tenchi Undo, les Nanbu Kata, mais non, ce qui bloquait c'était le Hikite, je devrai dire ce Hikite là.

Or si Doshu , en fait n'a pas supprimé le Hikite mais l'a modifié, il n'a pas remplacé ce qui était devenu pour certains un dogme à cette époque par un autre dogme, la notion de Hikite est bien plus riche que ce soit dans les différentes écoles de karaté comme au Nanbudo.

Lors d'un cours en visio aux professeurs d'Ile de France, je me suis aperçu que le dernier article que j'avais écrit sur ce sujet était incomplet, je le reprends ici en grande partie avec quelques ajouts. 

Hikite

Le Hikite est très important pour équilibrer le corps et notamment le dos, aider à la rotation des hanches, pour être plus rapide, plus puissant, avoir plus de Kime à l'impact, pour enchainer sur une technique suivante, etc… ?

L'image du Hikite, pour beaucoup au karaté, mais également dans de nombreuses écoles de jujitsu ou d'aïkido est celle-là :

   Le poing fermé tiré à la hanche.

 

C'est souvent défini comme l'action simultanée de tirer le poing à la hanche pendant que l'on effectue son attaque (ou son blocage) de l'autre bras.

Dès fois obligatoire en compétition pour que les points puissent être comptés, ce Hikite est devenu incontournable et marqueur d'efficacité.

Et pourtant il existe de multiples Hikite que ce soit en Karaté comme dans d'autres arts martiaux. En fait il existe également dans d'autres sports : escrime, tennis que l'on tienne la raquette d'une seule main ou des deux, tous les sports de lancer (javelot, poids, disque etc…) et c'est souvent lié aussi aux mouvements de hanche.

En effet, Hiki, 引, vient d'un pictogramme avec une flèche et un arc qui va décocher, cela veut dire, tirer, et Te, 手 la main, donc Hikite veut dire tirer la main.

Ken'ei Mabuni, fils de Kenwa Mabuni, fondateur de l'école de Karaté Shito Ryu, école dans laquelle sont plongées nos racines, écrit dans son livre (qui est très intéressant pour nous), La voie de la main vide : « Je prends un exemple de Hikite. Le principe de Hikite est de ramener la main au niveau des hanches en même temps que l'autre main qui se propulse. Dans tous les Kata, ce principe est respecté. Le Hikite est conçu par souci d'équilibre entre droite/gauche et aussi par celui de donner la conscience de l'importance de l'usage permanent des deux mains et non d'une seule. Mais, si on est conscient de ce principe, il n'est nullement nécessaire de poser le Hikite au niveau des hanches. D'ailleurs l'endroit du Hikite peut varier au moment du Kumite. On dit en effet qu'au karaté il y a  «une garde mais sans garde », c'est-à-dire qu'il faut adopter une posture naturelle face à l'adversaire. De même pour le Hikite, il vaut mieux qu'il soit effectué dans une posture naturelle plutôt qu'au niveau des hanches, cela nous permettra de réagir à des éléments imprévus de façon plus libre et naturelle. »

Je vais faire plusieurs fois référence au Karaté Shotokan, parce qu'il a largement influencé le karaté en France (et ailleurs !). N'oublions pas que lorsque Nanbu Doshu est arrivé en France, Henry Plée Sensei lui a demandé d'enseigner le Shotokan, ce qu'il a fait.

Gichin Funakoshi, le fondateur du Karaté Shotokan, écrit plusieurs fois, à propos du Hikite, dans son livre, Karate do Kyohan :

-dans son chapitre 4, les techniques de la main, il donne des définitions, Tsuki-te, Nuki-te, Shu-to etc… Pour Hikite il écrit : « Cette technique est une variante du kake-te (blocage en crochet). Dès que vous bloquez le poing adverse, agrippez-le et tirez le vers vous. Ce faisant, portez une attaque. En fait, en tirant l'adversaire à vous, vous le contrariez dans l'exécution de sa technique (waza) et provoquez son déséquilibre. Parallèlement, et c'est ce qui importe le plus ici, votre technique gagne en efficacité ; une efficacité d'autant plus grande que vous aurez pris soin de tirer avec un mouvement de torsion »

Dans le chapitre 4 consacré aux Kata de bases dans le 1er Kata Shotokan Heian Shodan, 1ère séquence au tout début :

Pour ce 1er Gyaku Tsuki il écrit en remarque : « vous agrippez et tirez votre adversaire vers vous avec la main gauche et vous plongez le poing droit dans sa poitrine. »

Ensuite dans la 2ème séquence :

Pour ce 2ème Gyaku Tsuki il écrit en remarque : « Imaginez que, à l'aide de la main droite, vous agrippez et tirez l'adversaire vers vous cependant que vous lui assénez un coup à la poitrine avec le poing gauche »

Et cela se répète de multiples fois.

Kousaku Yokota Sensei, lui, a été 40 ans membre de la JKA, puis il a rejoint la JKS pendant 7ans avant de créer l'Asai Shotokan Association Internationale, un pur Shotokan s'il en est ! Il écrit dans son livre, Les mythes du Shotokan : « L'autre point important est le fait que conserver un poing collé à la hanche n'est pas efficace. Ce type de Hikite est appelé Shinite, ce qui signifie coquille vide (ou littéralement, main morte). La main doit se trouver plus près du visage et de la tête afin de les protéger, tout en étant plus proche de la cible et prête à donner un coup. »

Il écrit également : « Il est évident que si l'adversaire est déséquilibré, il sera dans l'impossibilité d'attaquer et même de se défendre de manière efficace. Comment déséquilibrer l'adversaire ? Vous pouvez le pousser, effectuer un balayage, ou tirer l'adversaire vers vous. La méthode traditionnelle était d'agripper le poignet, la manche ou les vêtements de l'adversaire et de le tirer vers vous alors que vous portez le coup. Malheureusement, ce concept a été peu à peu retiré de l'enseignement et tout ce qu'il en est resté est le « Hikite ».

Kinjo Takashi Sensei est un Maitre Okinawaien, 10e dan, de l'école de Karaté Ueshi ryu, école très « dure » et traditionnelle ! Il déclare dans la revue Yashima : « De nos jours, on a trop tendance à faire les mouvements sans réfléchir à quoi ils servent. Ainsi la pratique du Hikite est devenue systématique au Karaté, ce qui est une aberration. Le Hikite correspond à une étape nécessaire pendant laquelle le corps se forme, ensuite il n'est utilisé que si nécessaire. Surtout, il ne faut pas faire d'appel et ramener le bras en arrière. Si la main est déjà devant, elle doit partir de là, propulsée par la force qui vient des pieds. Il faut aller au-delà de la forme et s'entrainer beaucoup pour comprendre l'essence du mouvement »

 

Ikite

Il y a aussi une autre notion, Ikite, 活手, « la main vivante », Yo (Yang en Chine), celle qui contrattaque, avec Shinite, la main qui meurt, celle qui a intercepté l'attaque de l'adversaire, In (Yin en chine).

Hikite et Ikite se juxtaposent pour des raisons différentes, mais en tout cas, on voit qu'il n'est pas question de la position où il faut que l'on tire la main.

Gichin Funakoshi aborde aussi les notions de Ikite et Shinite dans son livre Karate Jutsu, et il écrit : « d'autre part, il faut éviter de se limiter toujours au même schéma. Quelquefois, la main avant peut effectuer une attaque soudaine. Il est fait référence à cette situation comme à un échange de main Henshu. Aussi imprévisible que les vicissitudes du ciel et les tremblements de terre, Henshu peut s'avèrer quelques fois beaucoup plus efficace qu'une attaque avec la main qui pourrait être considèré comme « correcte »

Tous les grands Maitres attirent notre attention sur le fait que le détail ne doit pas l'emporter sur l'ensemble, au risque de bloquer l'adaptation à toutes les situations.

Le Hikité et le Ikite au Nanbudo.

                                                   

 On retrouvera dans le Nanbudo des Hikite où « l'on tire la main vers l'arrière », où l'on déséquilibre l'adversaire (mais pas en ramenant la main à la hanche !) pour le frapper, et beaucoup avec des défenses intégrées (quelquefois cachées).

Doshu n'en parlait que très très peu.

Souvent ils ne sont pas définis comme tel dans une description analytique du mouvement, et on ne les corrige pas avec des « attention à ton Hikite ! », ou « ton Hikite est trop bas ! » 

 

Mais fidèle à ses habitudes, Nanbu Doshu Soke a codifié nombres de Hikité visibles et invisibles avec un souci de fluidité du mouvement, de circulation du Ki, d'efficacité dans des situations différentes.

Si vous relisez mes « petites pierres » XXIV sur les gardes vous y retrouvez, bien sûr, beaucoup des Hikite communs à toutes les écoles de Karaté.

Et puis, Ikite et Shinite, l'utilisation des deux mains, Liberté ! Les mains n'ont pas de rôles prédéfinis mais font tout, sont libres, ensembles ou non, inversant ou non les rôles, une main interceptant et l'autre ripostant ou la même main interceptant et ripostant, tout cela contribuant à laisser l'esprit libre et mobile pour s'adapter à l'imprévisible.

Dans le Gorin-no-sho, il est écrit par Myamoto Musashi : « dans mon école, un débutant apprend la voie en prenant en mains, en même temps, le grand sabre et le petit sabre. Ceci est essentiel. Si l'on doit mourir au combat, il est souhaitable d'utiliser toutes les armes que l'on porte. Il est déplorable de mourir avec des armes laissées au fourreau sans avoir été capable de les utiliser. » (Selon la traduction de Kenji Tokitsu)  

Gichin Funakoshi Sensei ne dit pas autre chose lorsqu'il écrit : « Arriver, à force de peines et d'efforts, à comprendre à quel point le résultat d'un combat de Karaté est simplement déterminé par le contrôle des deux mains, prend tout à fait le sens d'un éveil pour le pratiquant »

Le cheminement dans le Budo, par la pratique, par le ressenti, nous fait passer par d'étranges découvertes, de la technique à son dépassement, de la garde à son dépassement (la garde sans garde), et là, du Hikite main à la hanche, à sa suppression, mais en fait à son remplacement par une autre gestuelle, pour découvrir que le Hikite n'était pas ce que l'on croyait, pour découvrir la multiplicité des gestuelles pour le Hikite, et ce n'est pas fini !

C'est la pratique qui est importante, pour preuve, les écrits que je vous ai cité, pour certains, dont ceux des fondateurs, sont loin d'être récents ! Mais le niveau de pratique avec son lot de certitudes empêchait de comprendre ce qui était écrit. Et puis, quelque style que ce soit, avec ou sans lecture, de nombreux Karateka de haut niveau ont modifié leur approche du Hikite.

Je dis souvent que Nanbu Doshu nous a posé un trésor sous nos yeux à tous, mais que tout le monde ne le voit pas, et le temps qu'il a fallu pour le voir ! et encore, bien des versants nous demandent de continuer à pratiquer pour mieux les voir, et pour continuer à découvrir.

Même amoureux des livres, des recherches, de l'esprit critique, je le répète encore une fois : les vérités se dévoilent sur le terrain, tatamis ou non, par la pratique.

J'espère que mes « petites pierres » écrites vous aident, maintenant ou plus tard, mais, je radote (c'est l'âge) : LA PRATIQUE !!!

Bonnes vacances pour ceux qui ont la chance d'en avoir et rendez-vous, j'espère, à la rentrée, pour ……PRATIQUER ENSEMBLE !

Carel Stéphane Daï Shihan

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